Le tout-petit qui supplie qu'on le laisse vider le lave-vaisselle devient, quelques années plus tard, l'enfant de dix ans qui ne sait plus où se trouve le lave-vaisselle. Entre les deux, la plupart d'entre nous ont dit « Ça ira plus vite si je le fais moi-même » plus souvent qu'on ne saurait le compter. C'était généralement vrai, du moins ce jour-là. Mais le prix se paie plus tard : des enfants qui se sentent comme des invités dans leur propre maison, et des parents qui se sentent comme du personnel non rémunéré.
Pourquoi c'est important
Les jeunes enfants veulent aider. Dans une étude célèbre, Felix Warneken et Michael Tomasello ont constaté que des tout-petits d'à peine 18 mois aidaient spontanément un adulte inconnu qui avait fait tomber un objet ou n'arrivait pas à ouvrir un placard, sans aucune récompense et sans même qu'on le leur demande. L'anthropologue Barbara Rogoff a décrit comment, dans de nombreuses communautés à travers le monde, les enfants sont associés très tôt aux travaux de la famille et « mettent la main à la pâte » avec enthousiasme, en apprenant par l'observation et en participant à de vraies tâches aux côtés des adultes. Dans bien d'autres foyers, on éloigne gentiment le petit aide plein d'entrain jusqu'au jour où, des années plus tard, on attend soudain de l'enthousiasme pour des tâches qui ont toujours été le travail de quelqu'un d'autre.
Participer compte pour bien plus qu'une maison rangée. Accomplir une vraie tâche, dont les autres dépendent, apporte à l'enfant la preuve qu'il est capable et qu'il a sa place. Une étude d'Elizabeth White et de ses collègues, fondée sur un vaste échantillon national américain, a montré que les enfants qui faisaient des tâches ménagères en grande section de maternelle avaient un sentiment de compétence plus élevé trois ans plus tard, à l'âge du CE2. Les tâches ménagères font aussi travailler la planification, le respect des étapes et la capacité à aller au bout des choses : un terrain d'entraînement quotidien pour les compétences d'autogestion dont les enfants auront besoin une fois adultes.
La manière de présenter les choses compte. Les « corvées » peuvent sonner comme une punition ou une transaction. La « participation » dit autre chose : nous vivons tous ici, donc nous en prenons tous soin. Beaucoup de familles trouvent utile de séparer la participation quotidienne de l'argent de poche, et de ne payer, le cas échéant, que les tâches supplémentaires qui dépassent l'essentiel.
À essayer aujourd'hui
- Dites oui au petit aide, même si c'est plus lent. Quand votre enfant de trois ans veut mélanger la pâte à crêpes, laissez-le faire. « Tu peux casser les œufs dans ce bol, et moi je repêche les bouts de coquille. » L'enthousiasme des débuts est précieux ; protégez-le.
- Confiez une vraie tâche, pas une occupation. Les enfants font la différence. « Personne ne mange tant que les fourchettes ne sont pas sur la table, et les fourchettes, c'est ton travail » donne du sens à sa contribution.
- Enseignez par étapes. D'abord, faites ensemble ; ensuite, regardez-le faire ; enfin, laissez-le faire seul. Montrez une fois, clairement, comment vous voulez que les serviettes soient pliées, puis prenez du recul.
- Rattachez-la à une routine existante. « Après le dîner, chacun débarrasse son assiette » marche mieux qu'un tableau de tâches au hasard. Quand la tâche est liée à un moment qui existe déjà, il y a moins à retenir et moins de raisons de se disputer.
- Acceptez le « suffisamment bien ». Un pliage de travers, des vitres qui gardent des traces, une couette mal tirée : c'est le prix de la compétence. Si vous repassez derrière, votre enfant apprend que son effort ne comptait pas.
- Remerciez en nommant l'effet. « Comme tu as nourri le chat et sorti le tri, on a le temps pour une histoire plus longue ce soir. » Cela dit à votre enfant que son travail a vraiment changé quelque chose pour la famille.
Concrètement, ça donne quoi
Moussa et sa femme Awa ont décidé que Noé, douze ans, préparerait le dîner tous les mardis. La première semaine, Moussa se tient à côté de lui devant la plaque. Ils font des pâtes à la sauce tomate. Noé fait brûler l'ail, et une odeur âcre envahit la cuisine. « C'est fichu », gémit-il.
Moussa hausse les épaules. « L'ail brûlé, ça arrive à tout le monde. À ton avis, qu'est-ce qu'on fait ? » Noé le jette, essuie la poêle et recommence, cette fois à feu plus doux. Moussa ne prend pas la cuillère. Il dit seulement : « Surveille la couleur. Quand il est doré pâle, ajoute les tomates. » À table, la petite sœur de Noé, neuf ans, goûte une bouchée et dit : « En fait, c'est bon. » Awa ajoute : « C'est agréable de ne pas cuisiner le mardi. Merci, chef. »
Au quatrième mardi, Moussa est assis à table avec une tasse de thé pendant que Noé cuisine seul. Noé demande maintenant ce qu'ils pourraient manger la semaine suivante et s'est mis à chercher des recettes. La tâche est réelle, la famille compte sur lui, et Noé voit le résultat de son propre travail dans l'assiette de chacun.
Selon l'âge
- 0–2 ans : Les tout-petits peuvent ranger les jouets dans un panier, mettre les chaussettes au linge sale, apporter une serviette à table et vous tendre des objets. Faites-en un jeu et remerciez-les chaleureusement.
- 3–6 ans : Mettre la table, nourrir un animal, arroser les plantes, assortir les chaussettes, essuyer ce qui a coulé : tout cela est à leur portée. Des tâches courtes, faites avec votre enfant au début.
- 7–11 ans : Préparer son cartable, faire un goûter simple, passer l'aspirateur, trier les déchets, plier le linge. C'est un bon âge pour une tâche hebdomadaire régulière dont il est responsable.
- 12–16 ans : Les adolescents peuvent préparer un repas, laver leur linge, faire de petites courses et garder leurs frères et sœurs plus jeunes pendant de courtes périodes. Une vraie responsabilité leur montre que vous leur faites confiance et les prépare à vivre de façon autonome.
Quand c'est difficile
« C'est tellement plus rapide si je le fais moi-même. » Aujourd'hui, oui. Sur un an, non. Le temps que vous investissez maintenant pour enseigner vous sera rendu bien des fois lorsque votre enfant saura faire la tâche seul. Commencez par une tâche et donnez-vous un mois.
« Mon enfant se bat avec moi pour chaque tâche. » Laissez-lui un peu de contrôle : qu'il choisisse entre deux tâches, ou décide à quel moment de la soirée il s'en occupe. Gardez un ton neutre plutôt que suppliant. « Les vêtements vont dans le panier avant les écrans », dit calmement et avec constance, vaut mieux qu'une dispute quotidienne.
« Il a déjà tellement de devoirs. » La participation peut rester modeste : cinq ou dix minutes par jour suffisent. Une tâche courte et familière peut même être une pause bienvenue dans le travail scolaire.
Les pièges courants
- Payer chaque tâche. Si chaque tâche a un prix, les enfants risquent de demander « Combien ? » avant d'aider. Gardez la participation de base non rémunérée et ne proposez de l'argent que pour de vrais extras.
- Répartir les tâches selon le sexe. Quand les filles font la vaisselle et que les garçons sortent les poubelles, les enfants apprennent bien plus que le ménage. Faites tourner les tâches pour que chaque enfant apprenne chaque compétence.
- Faire des tâches ménagères une punition. « Puisque tu as été insolent, tu nettoies la salle de bains » apprend aux enfants que prendre soin de la maison est une sanction plutôt qu'une façon d'appartenir à la famille.
En une phrase
Chaque vraie tâche que vous confiez à votre enfant lui dit « on a besoin de toi ici », et c'est le socle d'une confiance en soi durable.
Sources
- Warneken, F., et Tomasello, M., "Altruistic Helping in Human Infants and Young Chimpanzees" (Science, 2006)
- Rogoff, B., "The Cultural Nature of Human Development" (livre, Oxford University Press, 2003)
- White, E. M., DeBoer, M. D., et Scharf, R. J., "Associations Between Household Chores and Childhood Self-Competency" (Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, 2019)